Discours de Sven Brohult prononcé à l'occasion du 25ème anniversaire de l'AFSR

(Stockholm, octobre 1992)


 

Mes premiers contacts avec la France remontent à 1920.

 

Elève au collège de Värnamo, une petite ville du Småland dans le sud de la Suède, j'étais le seul de ma classe à avoir choisi le français, au lieu de l'anglais, comme deuxième langue après l'allemand. Après une année de cours particuliers, j'obtins en 1921 grâce aux efforts combinés de mon professeur et de mon frère aîné une bourse d'études dans un lycée français. Moi qui avais l'intention de devenir boulanger et petit commerçant comme mon père, je ne pus résister à la tentation de partir à la découverte du monde...

 

Pour moi qui n'étais jamais allé plus loin que Växjö, ville située à 80 km de Värnamo, c'était la grande aventure. Le voyage pour Paris prit trois jours. A Aix la Chapelle, on nous apprit que notre petit groupe de dix lycéens serait accueilli à la Gare du Nord par le Ministre français de l'Education et qu'il serait de bon ton que l'un de nous fasse un petit discours. Le sort tomba sur moi. Désespéré, j'allai de wagon en wagon à la recherche d'une aide providentielle... et enfin, je tombai sur un groupe de professeurs suédois en route pour Paris pour étudier le français. Ces dames m'aidèrent à rédiger un joli discours et me firent répéter la diction. Comme prévu à la Gare du Nord, nous étions attendus par le Ministre de l'Education, l'ambassadeur de Suède à Paris (le Comte Ehrensvärd) et par Raoul Nordling, personnage bien connu des Parisiens à la Libération en 1945. Je récitai mon discours appris par cœur et le lendemain, on pouvait lire dans un journal français quelques lignes sur le jeune Suédois qui parlait un français parfait avec des "r" magnifiques.

 

Après quelques jours dans la capitale, nous devions prendre le train pour la Normandie à la Gare St-Lazare. Arrivés trop tard, nous avons raté l'express et échappé ainsi au tragique accident ferroviaire du tunnel des Batignolles.

 

Pour des raisons vaguement historiques - je fais allusion à l'invasion des Vikings il y a mille ans - notre destination était la Normandie et le Lycée Malherbe de Caen. A l'époque, les méthodes d'enseignement en France étaient très différentes des méthodes suédoises qui visaient principalement à l'acquisition de connaissances théoriques. En France, on donnait priorité à l'analyse et au raisonnement. Notre petit groupe de Suédois se débrouillait bien en géographie et en biologie mais nous avions des difficultés dans les autres matières. Nous étions internes au lycée et la discipline était sévère. Toutes les semaines, on nous attribuait des notes de conduite et on nous distribuait des cartons vert, jaune ou rouge : le vert nous autorisait à sortir le jeudi et le dimanche après-midi ; le jaune limitait la sortie au jeudi après-midi ; le rouge nous privait totalement de sortie et nous confinait dans les jardins du lycée où nous avions tout le temps de méditer sur notre triste sort.

 

Nous nous plaisions à Caen mais pour des raisons qui nous échappaient, on nous transféra au Lycée Champollion de Grenoble la deuxième année.

 

Au début, nos nouveaux camarades avaient du mal à nous accepter du fait qu'ils ne faisaient pas de distinction entre les Suédois et les Allemands, mais je me fis rapidement des amis dans les milieux sportifs lorsque je réussis à courir le 400 m en 50,2 secondes alors que le record de France de l'époque était de 49,4.

 

Le Lycée Champollion jouissait d'une excellente réputation grâce à la qualité de ses enseignants et, personnellement, j'avais de bons contacts avec deux professeurs de mathématiques qui nous apprirent à penser et à voir en trois dimensions grâce à la géométrie descriptive de Monge. Notre professeur en classe terminale, Monsieur Gay, était brillant. Il était à la fois aimé et redouté de ses élèves. Il voulait des solutions élégantes et je me souviens particulièrement d'une de ses réflexions après avoir corrigé nos copies : "Votre solution est juste mais maladroite. Je dois malheureusement l'accepter"; tandis qu'un autre élève reçut le commentaire suivant : "Le résultat est faux mais vu l'élégance de votre raisonnement, je l'accepte quand même".

 

Après le baccalauréat (en 1925), le professeur Gay me fit entrer en Mathématiques Spéciales, mais après les vacances d'été en Suède, j'obtins une bourse pour poursuivre mes études à l'Université d'Uppsala et ne retournai pas à Grenoble.

 

A l'époque où j'étais chercheur à l'Institut The Svedberg à Uppsala, j'eus l'occasion de nouer des contacts avec plusieurs chercheurs français dans le domaine des protides, et plus spécialement avec Jean Roche, qui deviendra plus tard Recteur de La Sorbonne. The Svedberg et Yves Derrien, un élève de Jean Roche, fondèrent l'Académie (très fermée) des Hémocyanines, composée de 17 membres, dont le Président est le professeur René Lontie et dont je suis le Président d'Honneur.

 

En 1960, je fus nommé Directeur Général de I'Académie des Sciences de l'Ingénieur (IVA), ce qui me donna une plus grande liberté dans mes relations avec la France. Des conférenciers français furent invités à l'Académie au début des années 60 et la Suède envoya un conseiller scientifique à Paris.

 

En 1966, Hans Forsberg et moi-même rencontrions François Miquel et Gérard Rivière pour discuter de la fondation d'une association franco-suédoise pour la recherche scientifique et technique. La création officielle de l'AFSR eut lieu au printemps 1967, en grande pompe, avec presse et télévision, chez l'Ambassadeur de Suède à Paris, Monsieur Rolf Sohlman. Puis la section suédoise du Comité Directeur accomplit un "Tour de France" des universités et des centres de recherche. L'activité de l'AFSR débuta à l'automne 1967 par une conférence organisée à Saltsjöbaden et à laquelle participa, entre autres, Pierre Fillet ici présent ce soir. Je ne vais pas rappeler toutes les activités de l'AFSR depuis 25 ans. Elles sont toutes relatées dans les rapports annuels d'activités. Durant toutes ces années, l'AFSR a reçu le soutien d'IVA ainsi que celui de nombreux organismes français et suédois qui se sont engagés de tout cœur dans les activités de l'Association. Il est impossible de les nommer tous.

 

Je veux terminer en remerciant, du fond du cœur, Bengt Petri pour tous ses efforts et son engagement en faveur de l'Association et je veux adresser à Bertil Aronsson tous mes meilleurs vœux de réussite dans ses nouvelles fonctions de Président de l'AFSR.

 

Sven Brohult